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L'origine d'un nom lourd à porter



Un prénom pas chic mais choc.
Pourquoi affubler un détective d'un nom aussi singulier ? Poirot n'est pas tout le monde comme il le dirait lui-même... Lorsque un domestique annonce "Hercule Poirot", cela sonne bizarrement et intrigue. C'est désuet et... un peu ridicule. Désuet comme "Sherlock Holmes" (à ces débuts, Agatha Christie était fortement influencée par Arthur Conan Doyle). Un peu ridicule pour ceux qui ont des rudiments de français. Agatha Christie a vécu en France où elle a apprit notre langue, elle devait connaître l'homonyme "Poireau". Pourvu d'un sens de l'humour (faut-il préciser anglais) légendaire, elle a peut-être volontairement choisit un nom qui donne à Poirot un petit côté ridicule.

Hercule Popeau. Quoi qu'il en soit, l’origine du patronyme d'Hercule Poirot a fait l’objet en Angleterre de quelques petites controverses. Plusieurs commentateurs ont fait remarquer qu'un autre auteur de romans policiers, Mrs Belloc Lowndes, avait créé un personnage de policier à la retraite : Hercule Popeau, qui n'était pas belge mais français et avait appartenu à la Sûreté. Voilà qui présente des similarités certes troublantes mais l'antériorité de ce dernier sur Poirot n'a jamais été réellement démontrée. Colin Watson, dans son essai The message of Mayhem Parva indique que ces deux enquêteurs continentaux sont apparus à peu prés à la même époque, et oppose le moderne Poirot à un Popeau plutôt victorien et dépassé. Voir : l'annexe 2.

Jules Poiret. Plus intrigante est la découverte que Mrs Margaret M. Obosa dévoile dans une lettre publiée par la revue The Armchair Detective (Vol. 22 n4, Fall 1989) : une série de nouvelles publiées dans The New Magazine en 1909 sous la plume de l’auteur Frank Howel Evans et mettant en scène un monsieur Poiret, retraité de la police française vivant en Angleterre. Cette éditrice de chez Collins porte ses soupçons sur Agatha Christie et décide de retrouver les autres écrits d'Evans. Elle met finalement la main sur un exemplaire de The Murder Club où Monsieur Poiret y conduit 5 enquêtes.

Comparaisons. Voici les analogies relevées par Margaret Obosa : Poiret est un Français, Poirot est un Belge. Le premier a travaillé pour les services secrets français, le second dans la police belge. Tous deux sont retraités, retirés à Londres dans le quartier de Mayfair, ils parlent l'un comme l'autre l'anglais sans accent mais avec embarras. D'allures impeccables, moustachus, ils ont le même penchant pour les chapeaux et les oeillets. Et ils ont tous deux la même haute idée de leur personne : les cellules grises de Poirot font de lui "probablement le plus grand détective du monde", tandis que Poiret met "sa Superintelligence au service du travail [...] et son cerveau rend intéressant ce qu'il y a de plus banal". Ce qui les distingue est leur stature : Poiret est grand, Poirot ne dépasse pas les cinq pieds quatre pouces. D'ailleurs curieusement, révèle encore Margaret Obosa, c'est Evans, dont le portrait était publié dans The New Magazine, qui ressemble le plus à Poirot, avec ses cheveux lisses et noirs et sa moustache militaire.

De mémoire d'Agatha Christie. Quand on lui demandait d'où elle tirait son personnage, Agatha Christie répondait qu'elle s'était inspirée des réfugiés belges qui vivait dans une paroisse voisine après la Grande Guerre. "Il aurait un nom qui sonne bien, dans le genre de celui de Sherlock Holmes et de ses proches. Pourquoi ne pas appeler mon petit homme Hercule ?", raconte Agatha Christie dans son autobiographie, " quant à Poirot, y admet-elle, je ne sais comment je l'ai trouvé : dans ma tête, dans un journal, au cours d'une lecture... Quoi qu'il en soit, Hercule Poirot sonnait bien... et j'étais débarrassée d'un gros souci." Les réminiscences d'anciennes lectures ont peut-être joué un rôle dans la genèse d'Hercule Poirot. Rien cependant ne permet de l’affirmer avec certitude et ce ne serait pas la première fois que le hasard se manifesterait d'une manière analogue.

Plagiat. Dix ans après, Margaret Obosa travaille toujours sur cette affaire. Récemment une page dans le Sunday Telegraph accusait Agatha Christie d'avoir plagié le véritable créateur d'Hercule Poirot et Margaret Obosa en donnait les détails dans Book and Magazine Collector. Elle reste convaincue que la reine du crime a lu les articles d'Evans, même si elle n'avait à l'époque que dix-neuf ans : "Tout me suggère qu'elle a lu The New Magazine, et peut-être même a-t-elle rencontré Evans." Et elle ajoute : "Je crois que son goût pour les poisons vient aussi d'Evans, passionné de chimie et de botanique." Ses dix ans de recherches ont en effet permis à Margaret Obosa de reconstituer l'histoire d'Evans. Né en 1870, il est fils d'un mineur gallois et petit-fils d'un pasteur poète. D'abord journaliste, il est devenu écrivain à partir de 1912, se concentrant sur les romans policiers et les crimes entre 1917 à 1930. "Vivant en Angleterre entre 1920 et 1930, il paraît inconcevable qu'il n'ait pas eu connaissance de l'existence d'Agatha Christie et de son personnage. Ce que je voudrais savoir, c'est s'il l'a contactée, et, le cas échéant, quel en a été le résultat", dit pour conclure Margaret Obosa.

Mathew Pritchard, le petit-fils d'Agatha Christie, ne lui a pas caché son intérêt : "Ces nouveaux éléments présentent trop de coïncidences pour être ignorés."


Synthèse des éléments de réponse au jour du 19/06/00.

Annexe 1 : Autres indices pour l'origine du nom du détective, Hercule Flameau (un criminel reconvertit en détective) dans l'oeuvre de G. K. Chesterton

Annexe 2 : L'opinion de François Rivière tirée du livre : Agatha Christie, "Duchesse de la mort", biographie/Seuil, 1981.

"(...) la parution du premier livre mettant en scène Hercule Poirot coïncidait heureusement avec le boom du Detective Novel anglais. Sans vouloir nuire à sa mémoire, on peut dire que notre amie n'eut pas à se forcer pour trouver le nom de son ridicule petit héros au crâne en forme d'oeuf : Mrs Mary Belloc Lowndes* avait, bien des années auparavant, publié une série de nouvelles dont le succès dura jusqu'aux années 30. Elle avait imaginé, pour héros de ces enquêtes policières de style classique, un personnage assez folklorique : Hercules Popeau, de la Sûreté parisienne... Nul doute que notre apprentie-romancière ait lu et, eu égard au talent de Mrs Lowndes, apprécié les aventures de ce personnage au nom et à la personnalité particulièrement mythologiques, à tous les sens du mot. Et il semble que l'aînée des deux romancières - dont les noms se retrouvent à courte distance dans les anthologies des années 30 - n'ait pas tenu rigueur à sa cadette. Agatha dut trouver plutôt cocasse et stimulant ce patronyme dont elle transforma aussitôt le sens un peu vague en l'appellation homonyme d'un légume un peu trivial. Poirot, nom qui d'ailleurs n'est pas particulièrement belge, (...) lorsque Mrs Lowndes s'éteindra en 1947, aura déjà pris la forme, (...) d'un rival insolent de son Hercules Popeau (...) Le héros de Mrs Lowndes avait très certainement fait impression sur les lecteurs, avant la guerre de 1914, et Madge Miller, la soeur d'Agatha, devait sûrement en faire partie. Victorien, il l'était - au premier degré !"

* Soeur du romancier et essayiste Hilaire Belloc, grand ami de G.K. Chesterton avec lequel il forma dans la mythologie littéraire anglaise des années 20 le monstre à deux têtes Chesterbelloc . Auteur de "Les cheveux d'or" (The Lodger) (1913), roman inspiré par l'affaire de Jack The Ripper et porté à l'écran par Alfred Hitchcock en 1926 sous le titre "Un étrange locataire". Le roman est paru aux éditions du Masque dans une traduction de 1994 : Les Intégrales du Masque - Les romans qui ont inspiré Hitchcock, tome 1.